Marie-Hélène Lafon, la passe de dix

Gabrielle. Georges. Amy. Paul. Léon. Hélène. André. Antoine. Claire. Armand. Des prénoms bien sûr. Mais des liens surtout. Qu’ils soient familiaux ou tissés par le fil d’une histoire commune, d’un passé, dans la joie, le bonheur, la douleur ou l’incompréhension, entre jours de grand beau et nuits d’orages. A quoi cela tient une généalogie ? Des souvenirs ? Une terre en partage ? Les seuls liens du sang ? De l’amour sûrement.

Et qu’advient-il si ces liens sont aux mieux invisibles, ou, au pire, inconnus ? Chercherions à savoir ? A connaître la vérité ou du moins une vérité ? Voilà, c’est cela Histoire du Fils, celle d’André, né de père inconnu.

Voici donc résumé en quelques mots le dixième roman de Marie-Hélène Lafon en 20 ans d’écriture, et on ne va pas se mentir, j’ai adoré ce texte brillant, scintillant, intelligent, minutieux, qui fonctionne tout à l’économie de mots et de moyens. Inspirée de faits réels mais transposés pour les besoins de la fiction, l’autrice réussi le prodige rarement lu de faire tenir une saga familiale en moins de 180 pages, et s’étalant sur près d’un siècle de 1908 à 2008. De chapitre en chapitre, on avance de 40 ans pour reculer de 25 dans celui d’après. Et pur coup de génie, on n’est jamais perdu ou désemparé. On se laisse porter dans ce flux rapide, rythmé, qui évoque la quête d’un père inconnu.

Porter par le talent de Marie-Hélène Lafon qui boutique, trifouille, bidouille, et patouille mais surtout travaille fort le texte dans le choix des mots, de la grammaire, et de la conjugaison. La professeure de lettres classiques qu’elle est excelle à placer carapaçonner et rodomontades en une seule phrase. Elle s’amuse, prend du plaisir à capter dans ses mots, le destin de cette histoire familiale, qui se nourrit des terres du Cantal, son pays premier, et qui habite cette géographie aussi bien qu’elle habite la langue française. C’est un pur bijou, une merveille d’écriture, de peu de mots, ou plutôt du juste choix de ceux-ci. Point de bavardages ici, mais l’écriture comme un flux organique, toute de mots choisis, comptés, soupesés, pesés, dans l’obsession de dire ni trop peu, ni pas assez. Ecrire comme on joue aux fléchettes, en plein dans le mille à chaque fois. Et La justesse du propos au plus près du texte toujours. Une écriture qu’on sent obéir plus au flux organique qu’à une idée précise de l’ordre, puisque comme l’avoue l’autrice elle-même : « on écrit toujours les livres qu’on peut ». Même si on serait bien resté avec elle pour 200 pages de plus.

une parfaite réussite donc que ce court roman et il serait grand temps de récompenser une des voix littéraires majeure de ce XXème siècle, qui a reçu en 2020, le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres pour l’ensemble de son œuvre.

Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon, aux éditions Buchet Chastel, 2020

3 réflexions sur “Marie-Hélène Lafon, la passe de dix

  1. Probablement suis-je entrée dans cette lecture comme on s’en va à son premier bal, fébrile, déjà le sourire aux lèvres, empressée à découvrir cette autrice que j’avais écouté sur France Inter (Le niveau de précision dans le choix du langage : wahou! merci Vincent).
    L’écouter m’avait propulsé dans un engouement préjudiciable : Léon, André, Gabrielle, Paul, cousins, mère, sœur… « Ça s’est tout mélangé dans ma tête ! »
    De surcroît, un sujet sensible pour qui a évolué dans la tendance de ces années-là pendant lesquelles les familles se cotoyaient beaucoup, leurs secrets bien planqués derrière les langues de bois, les regards évasifs et les allusions assassines. Ces fantômes que l’on déterrait avec maladresse ou jubilation, selon et qui foutaient le bazar dans des alliances familiales candides.
    Marie-Hélène Lafon et sa maîtrise de la langue française bien articulée pour peindre, faire resentir, faire vivre, donner à humer ces trous dans nos histoires personnelles qui nous construisent… je lui tire mon chapeau !
    C’est précis, limpide, efficace et chatoyant aussi et lumineux bien sûr.
    Ce livre-là ne va pas aller rejoindre ceux que je relirai, c’est trop tôt.
    Comme un bon chocolat qu’on aurait dégusté trop vite et qui laisse un goût de « revenez-y », je vais en reprendre une bonne dose immédiatement (merci Vincent).

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